Carnet de voyage · Georgie

Géorgie : au pied du mont Kazbek et douceur de vivre à Tbilissi

Une semaine en solo entre les montagnes du Caucase et les rues pavées de Tbilissi, avec une bande de compagnons de route glanés en chemin — une blogueuse espagnole et un Polonais voyageant en moto — qui reviennent au fil des jours comme un fil rouge inattendu.

Jour 1

Arrivée à Tbilissi, premiers pas dans la vieille ville

Vol réservé deux jours avant le départ. Atterrissage à Tbilissi, et surprise en demandant s’il existe un bus pour rejoindre le centre : par miracle, la réponse est oui — pour 50 tetri à peine (la sous-unité du lari géorgien), soit environ 20 centimes d’euro le trajet. Le quartier autour de la gare routière n’a pas l’air très engageant, je reprends donc le même bus vers un coin repéré à l’avance, où je trouve une auberge à 10 laris la nuit. Petite balade dans les ruelles, un arrêt dans un parc sans grand intérêt particulier mais animé par son lot de scènes de vie : des anciens qui jouent aux dominos, une bière à 2 laris en terrasse, l’ambiance tranquille du dimanche. Je réfléchis à la suite : direction la région de Kazbegi, à Stepantsminda exactement — une petite ville nichée dans le nord montagneux du pays, tout près de la frontière russe. C’est la destination la plus accessible parmi celles qui me tentent, et le temps me manque pour pousser plus loin.

Jour 2

Réveil chaotique et route vers les montagnes

Le gérant de l’auberge dort dans le même dortoir que moi — son téléphone sonne à 5h du matin sans qu’il ne bronche, jusqu’à ce qu’un Français exaspéré se lève pour le réveiller. Le même scénario se répète plusieurs fois : il se réveille deux minutes, se rendort… Il finit par sortir fumer, laissant la porte grande ouverte sur une rue déjà bien animée. Réveil pour de bon vers 10h.

Direction la gare routière de Didube en métro puis marshrutka (le minibus collectif géorgien) — un passage par le métro particulièrement profond, presque comique comparé à celui de Dubaï, voire de Paris. Environ trois heures de trajet pour 10 laris, avec un paysage qui ne cesse de s’embellir à mesure qu’on approche. Arrivée à Stepantsminda (1740 m d’altitude), un décor à couper le souffle au milieu des montagnes. Auberge simple à 15 laris la nuit, réservée pour trois nuits : j’entre directement dans une pièce à l’entrée qui fait office de salon-cuisine, porte ouverte, l’autre pièce servant de dortoir avec cinq lits simples, sans rien de plus — et pas la moindre trace de réceptionniste, juste un numéro WhatsApp à contacter pour réserver son lit et payer. Quelques renseignements sur les sentiers de rando puis balade dans le village.

Vue sur le mont Kazbek et Gergeti Trinity Church
Jour 3

Vers le glacier, au pied du mont Kazbek

Petit-déjeuner et café dans une boulangerie où la caissière baragouine quelques mots de français, puis départ pour la randonnée. Premier arrêt : la vue sur la Gergeti Trinity Church, isolée sur son promontoire. Le paysage est superbe malgré un ciel couvert qui cache le sommet du mont Kazbek. Pause repas, pain et saucisse achetés plus tôt dans une petite épicerie, puis les montées se corsent — je croise pas mal de randonneurs chargés d’énormes sacs à dos, cordes et piolets à l’appui, probablement partis pour tenter l’ascension du mont Kazbek lui-même. Je trouve mon rythme au fil des kilomètres. Le chemin passe par un ancien camp de base avant de longer une cascade et des ruisseaux qui descendent directement du glacier. Magnifique.

Arrivé au pied du glacier lui-même, aux alentours de 3280 mètres d’altitude, l’envie de continuer se heurte à la prudence : d’un côté, de la terre sableuse truffée de crevasses invisibles ; de l’autre, la glace du glacier recouverte d’une fine couche de terre qui la rend traîtresse. La plupart des randonneurs s’arrêtent ici faute de crampons — moi non plus je n’en ai pas. Je préfère rentrer entier plutôt que tenter le diable, mange un morceau, et redescends. Quelques gouttes de pluie en chemin, rien de dramatique. De retour au village après une marche de 20 km aller-retour et plus de 1500 m de dénivelé cumulé, une bière bien méritée pour se réchauffer — il faisait froid là-haut.

Le glacier a une couleur brune à cause des sédiments de poussière

De retour à l’auberge, j’achète une bouteille de rouge et du fromage pour compléter le pain et la saucisse qu’il me reste. Je propose du vin à une fille installée en face de moi — le début d’une conversation qui s’étend vite à tout le monde : Daria, une blogueuse espagnole assez portée sur Instagram, et Rafal, un Polonais qui voyage à moto, venu se joindre à nous en cours de route. La soirée se prolonge à plusieurs. Au moment d’aller dormir, j’entends une des filles du groupe jurer en français en passant devant moi ; je lui souhaite bonne nuit, et elle me regarde interloquée, me demandant comment j’ai deviné qu’elle était francophone (belge, en réalité). « J’ai entendu un petit ‘bordel, putain’… » Fou rire garanti avant d’aller se coucher.

Jour 4

Un berger, un troupeau de nuages

Petit-déjeuner avec Daria et Rafal, tous deux partis pour le même trek que moi la veille — elle s’arrêtera à l’église, lui tentera de pousser plus loin, peut-être jusqu’à dormir à la station météo, mais le froid en décidera autrement. Je pars de mon côté explorer l’autre versant : deux heures de marche sans but précis, juste le plaisir de m’installer dans l’herbe et de regarder les montagnes. Un berger vient s’asseoir près de moi ; je lui offre une cigarette, et on échange comme on peut, entre gestes et bribes de mots. Après avoir bien pris le soleil, je redescends par la forêt en photographiant au passage, direction le village où j’espérais un irish coffee — indisponible, tant pis.

De retour à l’auberge, je recroise la Belge, qui m’explique faire le tour du monde sans jamais prendre l’avion — déjà un an et demi de voyage, et pas encore sortie d’Europe de l’Est et de Turquie. Elle change d’auberge, faute de place ici ; Rafal aussi. Le système WhatsApp continue de faire son effet comique : chaque nouvel arrivant doit être briefé sur le fameux numéro à appeler, l’info circulant de bouche à oreille entre voyageurs de passage. Daria, Rafal et moi décidons finalement d’acheter légumes et vin pour cuisiner ensemble à l’auberge.

La soirée se prolonge autour de récits de voyage, ponctuée d’un aller-retour chez un petit commerçant pour une bouteille de vin maison. Rafal part déposer ses affaires dans sa nouvelle auberge vers 22h avant de revenir terminer la soirée avec nous. Vraiment agréable.

Vue sur Stepantsminda, Trinity Church et Mont Kazbek
Jour 5

Retour à Tbilissi et soirée chacha à la Fabrika

Petit-déjeuner avec Rafal — porridge, fruits, café turc — avant le départ pour Tbilissi. Daria et moi prenons la marshrutka (bondée comme toujours), pendant que Rafal file à moto avec un détour par la vallée de Truso, direction la même auberge où j’avais logé à l’arrivée. Retrouvailles autour d’un repas. Daria nous entraîne ensuite à la Fabrika, une immense auberge de jeunesse nichée au milieu de nulle part, organisée autour d’une rue intérieure bordée de bars — Rafal la compare à la Khao San Road de Bangkok.

Une bière plus tard, direction le Bar Warszawa, un bar polonais sur Pushkin Street où la bière s’avère franchement mauvaise, mais où Daria insiste pour nous faire goûter le Chachachello, la spécialité maison — un shot de chacha (l’eau-de-vie de raisin locale) au citron, un peu comme un limoncello version géorgienne, sucré mais redoutablement efficace. Chacun paie sa tournée ; la bière reste imbuvable, le Chachachello un peu moins. En quittant les lieux, la tentative de commander un Uber local échoue — mais trois jeunes Géorgiens qui passaient par là, en voyant notre embarras, appellent eux-mêmes un chauffeur. Celui-ci annule finalement sans explication ; qu’à cela ne tienne, ils hèlent un taxi, paient la course eux-mêmes (à peine 5 laris) et nous embarquent dedans, sans qu’on ait rien demandé. Retour à l’auberge, dodo.

Jour 6

Journée calme entre grand huit et bar à vin

Réveil avant les deux autres, qui ont la tête un peu lourde après la soirée de la veille. Je descends prendre un petit-déjeuner puis les accompagne d’une boisson pendant qu’ils commandent à manger. Daria et Rafal partent tous les deux pour Erevan aujourd’hui — au revoir et un peu de temps à l’auberge avant de partir explorer le parc d’attractions de Mtatsminda, perché sur la colline qui domine la ville. Je grimpe la moitié à pied avant de céder à la flemme et prendre le funiculaire pour le reste. Rien d’extraordinaire une fois en haut, mais l’ambiance reste posée : une pause boisson à côté du grand huit, puis retour en ville à pied. En chemin, halte dans un bar à vin où je discute avec la serveuse, qui prépare un séjour à Strasbourg — petit monde. Retour à l’auberge sous une pluie légère. Journée sans histoire, mais agréable.

Parc d’attractions de Mtatsminda
Jour 7

Vieille ville, ponts modernes et leçon de khinkali

Nuit perturbée par un voyageur que je n’avais même pas entendu arriver, qui se lève en trombe pour vomir par-dessus le balcon (peut-être y est-il allé un peu trop fort sur le Chacha 😂) — cette auberge devient chaque jour un peu plus étrange. Check-out le matin même pour un vrai hôtel, avec une vraie chambre et de quoi souffler un peu — spa, piscine — après une semaine entière à dormir en dortoir et à enchaîner les kilomètres à pied. Deux derniers jours prévus ici, histoire de récupérer avant le retour.

Direction ensuite la forteresse de Narikala, une ancienne place forte à moitié à l’abandon mais dont le charme opère malgré tout.

Juste à côté se dresse la statue de la Mère de la Géorgie (Kartlis Deda) — vingt mètres d’aluminium, une coupe de vin dans une main et une épée dans l’autre, symbole à la fois de l’hospitalité et de la capacité du pays à se défendre.

Mother of Georgia

En redescendant, je me perds volontairement dans les ruelles de la vieille ville et tombe par hasard sur la Gabriadze Clock Tower, une tour penchée un brin fantasque avec ses automates — sympathique, et les restaurants du coin sont étonnamment chers pour le pays (la vieille ville est un peu plus touristique).

Ruelle de la vieille ville

Cap ensuite sur le pont Baratashvili, juste à côté de la Clock Tower — surnommé le « pont de l’amour », connu pour ses statues de bronze de couples enlacés qui ornent les rambardes,

puis le « Bridge of Peace », une passerelle piétonne moderne où je m’accorde une pause photo dans le parc adjacent.

Sur le chemin du retour, je m’arrête dans un petit restaurant sans prétention. Le patron, en me voyant sortir fumer une cigarette, me lance un « take more wine and go » et finit par me rejoindre dehors pour discuter — un Arménien qui a longtemps vécu à Toronto. De retour à table pour mes khinkali (d’énormes raviolis géorgiens), la vieille dame qui me sert se précipite pour me montrer comment les manger correctement, hilare de me voir improviser. Elle refait le même numéro avec le plat suivant, un khachapuri — une sorte de pain fourré à l’œuf et au fromage. Une vraie petite maman de substitution le temps d’un repas. Je termine la soirée à sympathiser avec un Sibérien et me montre fièrement ses photos prises à la Fabrika, avant de rentrer à l’hôtel.

Jour 8

Dernier tour dans la vieille ville, et adieu sous la cathédrale

Pour ce dernier jour, retour flâner dans la vieille ville — direction le quartier d’Abanotubani, connu pour ses bains sulfureux aux dômes de brique qui percent le sol comme des ruches, une architecture bien particulière qui ne ressemble à rien vu ailleurs dans la ville.

Je continue à pied à travers le canyon de Leghvtakhevi jusqu’à la cascade du même nom. Tout du long, de vieilles maisons en bois s’accrochent littéralement à la paroi rocheuse, balcons en surplomb au-dessus du vide et escalier en colimaçon qui serpente entre les habitations — un des recoins les plus insolites de la vieille ville.

En chemin, un second « pont de l’amour » différent de celui de veille : une petite passerelle couverte de centaines de cadenas censés sceller les couples pour toujours, dans le même esprit que le pont des Arts à Paris avant qu’on en retire tous les siens.

Je m’attarde sur place jusqu’à la tombée de la nuit pour voir le canyon illuminé — l’endroit change complètement d’ambiance une fois éclairé.

Canyon de Leghvtakhevi de nuit

Direction ensuite la cathédrale de la Sainte-Trinité (Sameba), la plus grande église orthodoxe du pays, pour un dernier dîner avec vue sur l’édifice illuminé — et la surprise d’un petit concert improvisé de musique géorgienne dans le restaurant. Belle façon de clore le séjour.

Bilan

Une semaine qui restera surtout marquée par une suite de rencontres improvisées et généreuses, croisés par hasard un soir autour d’une bouteille de vin et retrouvés plusieurs jours de suite jusqu’à Tbilissi ; trois inconnus payant un taxi sans qu’on leur demande rien ; une vieille dame plus attentionnée qu’un guide touristique pour vous apprendre à manger un khinkali. La Géorgie, entre les sommets du Caucase et les ruelles de Tbilissi, se souvient moins pour ses monuments que pour cette générosité presque systématique des gens croisés en chemin.