Une semaine en solo au départ de Dubaï, avec Yerevan comme point d’ancrage et plusieurs incursions dans les terres : les gorges de Garni, la forêt autour de Dilijan, le lac Sevan. Beaucoup de stop, quelques rencontres improvisées, et un pays qui se parcourt étonnamment vite pour tout ce qu’il a à offrir.
Envol depuis Dubaï, premiers pas à Erevan
Petit couac dès le départ : pour éviter de payer un taxi, je prends le métro jusqu’au terminal 1, persuadé que le terminal 2 se trouve entre le 1 et le 3. Mauvaise pioche — il est en réalité à l’opposé complet de l’aéroport, inaccessible en métro (en bus peut-être, mais pas le temps de vérifier). Direction un taxi, compteur qui démarre déjà à 25 AED puisque c’est un départ d’aéroport, pour une course finale autour de 40 AED — à peu de choses près ce que m’aurait coûté un taxi direct depuis chez moi. Belle économie ratée. Me voilà tout de même à l’enregistrement, vol sans histoire, atterrissage à Erevan trois heures plus tard. Direction le centre en taxi (5000 drams, environ 8€) plutôt qu’en bus — la flemme l’emporte. Balade dans le centre-ville, une bière, du Wi-Fi, et une auberge trouvée sans trop chercher, à 4€ la nuit, coincée au milieu d’immeubles à l’ambiance très soviétique mais finalement assez agréable. Le centre de Erevan a un charme particulier : usé mais vivant, avec ses terrasses de bars qui rappellent presque des scènes de rue françaises.
Repas dans un pub recommandé par un couchsurfeur : ici, beaucoup de bars et de boutiques se cachent en sous-sol, à peine visibles depuis la rue, ambiance calme et feutrée. De retour à l’auberge, je fais connaissance avec deux voisins de dortoir, un Slovaque et un Tchèque (Vlado et Philippe — je n’apprendrai leurs prénoms que le lendemain). Ils reviennent un peu plus tard avec de quoi manger et proposent spontanément de partager vin et fromage. Très bonne soirée, direction le lit une fois la conversation épuisée.
Musée en plein air et voitures soviétiques à Erevan
Petit-déjeuner improvisé à base de spaghettis (une grande première) et de pain accompagné d’une étrange confiture d’aubergine. En discutant avec Vlado, je découvre qu’il prépare un trek vers l’Azhdahak — ce volcan éteint qui culmine à 3597 m, point le plus haut des monts Geghama, avec un lac de cratère à son sommet. L’ascension s’étale généralement sur plusieurs jours de marche et de bivouac, depuis un point de départ accessible surtout en 4×4. C’est exactement le genre de trek que je voulais tenter moi aussi, sauf que je n’ai qu’un sac de backpacking classique — pas de tente ni de quoi dormir en altitude plusieurs nuits, contrairement à Vlado qui a tout prévu. Ils comptent partir depuis Garni, qui est justement ma prochaine étape pour visiter les gorges : bonne occasion de glaner quelques informations sur la faisabilité du trek. On décide finalement d’y aller ensemble.
L’après-midi se passe à trois : je les emmène découvrir une sorte de musée à ciel ouvert, sur plusieurs niveaux, jusqu’à un point de vue sur Erevan — joli malgré le ciel gris. Sur le chemin, pause café avant de rejoindre la place de la République, qui vaut le détour, avec le musée historique d’Arménie attenant. J’aime bien ce centre-ville, un peu défraîchi mais bien vivant, où les vieilles Lada de l’époque soviétique côtoient le quotidien sans complexe.


Retour à l’auberge (Court of the Dream Hostel) récupérer les sacs, puis taxi pour Garni à trois (8000 drams, une petite demi-heure de route, environ 30 km à l’est d’Erevan) — route moyenne mais paysages superbes. Petite installation à l’auberge, quelques courses (une tomate, un concombre, deux bières — l’essentiel), pendant que Vlado et Philippe peaufinent leur itinéraire de trek. On papote un peu avec deux Allemands d’une cinquantaine d’années, également mordus de voyage. Juste avant, à l’auberge de Erevan, une cycliste solo sillonnant l’Arménie depuis un mois nous racontait déjà à quel point les habitants se montraient hospitaliers, l’invitant régulièrement à dormir chez eux — un avant-goût de ce qui suivra.


La Symphonie des Rochers, gorges de Garni
Petit-déjeuner généreux au Garni Best Host (œufs durs, bon pain, fromage, confiture) — de quoi tenir la journée. Finalement, Philippe et Vlado décident de ne pas partir aujourd’hui, on file donc tous les trois vers les gorges et la réserve naturelle attenante. Départ vers 11h, passage devant le temple de Garni, puis descente vers le canyon : la Symphonie des Rochers, un ensemble de colonnes de basalte taillées avec une précision presque irréelle. Magnifique.

À la cabane du ranger, entrée de la réserve d’État de la forêt de Khosrov — l’une des plus anciennes aires protégées au monde —, personne ne semble vraiment s’en soucier : on pourrait sans doute passer sans payer, mais on attend qu’il vienne encaisser les 2000 drams par personne. Il nous indique la route vers la première église : montée soutenue sur un mélange de sable et de terre noire, avec une belle vue sur Garni et les villages alentour. L’église et les ruines qui l’entourent valent le coup d’œil, mais on continue sans trop savoir vers où — ça monte fort, ça redescend, mais le paysage ne cesse d’impressionner : de vastes étendues d’herbes jaunies, comme si la sécheresse régnait, alors qu’il pleuvine légèrement et qu’il ne doit pas faire plus de 15°C.


Au point culminant de la rando, on redescend vers ce qui ressemble à une route, croisant au passage des campements de fortune avec chiens, poules, dindons et vaches. Pause repas vers 17h, puis détour vers une cascade à 800m de la route principale — rien d’extraordinaire mais ça vaut le léger crochet. La suite du parcours serpente au milieu des montagnes : ruines anciennes ou plus récentes, quelques chiens aboyeurs mais pas franchement menaçants, et une diversité de paysages assez frappante sur si peu de distance — sommets, végétation, roche, tout change sans cesse. Dernière montée jusqu’au village, cette fois escortés par des Lada et des Mercedes locales : la rue principale, entièrement défoncée et couverte de terre et de trous, donne l’impression de remonter le temps.




Halte pour acheter bière et eau, puis retour à l’auberge où un repas copieux nous attend — salade, patates, brochettes — pour 3000 drams par personne. Délicieux, bien mérité après cette journée de marche.

Cap sur Dilijan, entre bus d’un autre âge et guesthouse improvisée
Vlado et Philippe partent visiter le temple, avant de prendre la route vers les monts Geghama pour l’ascension de l’Azhdahak. De mon côté, direction de Dilijan (environ 70 km au nord-est d’Erevan, une heure trente en trajet direct — nettement plus long par le chemin que je prends), via Erevan. Le premier bus, qui semble tout droit sorti des années 50, met du temps à arriver mais fait le trajet sans encombre — portes qui ne se ferment qu’à la main, mais route agréable (250 drams jusqu’à la capitale). Trouver la bonne correspondance pour rejoindre la gare routière Nord relève ensuite du jeu de piste : personne ne parle anglais, la question se transmet de proche en proche — je demande à quelqu’un, qui demande à deux filles, qui demandent à un autre passant — jusqu’à obtenir la réponse : le bus 50, en réalité une sorte de minibus.
J’y arrive sans savoir que je viens de mettre les pieds dans un petit morceau d’histoire soviétique : la gare routière Nord, ouverte en 1988, un exemple assez spectaculaire de modernisme tardif signé par les architectes Armen Aghalyan et Vardan Avetisyan. Le tremblement de terre de Spitak la même année, puis la chute de l’URSS et la guerre du Haut-Karabagh, ont eu raison de son âge d’or : le bâtiment, immense et à moitié vide, a une toiture qui fuit et des couloirs qui semblent tout droit sortis d’un site d’urbex — quelques bureaux tiennent encore debout ici et là, mais l’ensemble a des airs de lieu abandonné. Les minibus vers Dilijan, Sevan ou Ijevan continuent pourtant d’y partir, sans que personne ne semble s’émouvoir du décalage. Petit passage obligé par les toilettes, presque désertées, avant le départ pour Dilijan (1000 drams) : galère pour seulement trouver où elles se trouvent — j’ouvre par erreur la porte de ce qui ressemble à un bureau, une Lada garée à l’intérieur du couloir sans que personne ne s’en formalise — avant qu’une dame ne m’indique la bonne direction. Chiottes à la turque dans un état franchement douteux, et il faut encore payer 100 drams à la sortie. Le minibus manque de partir sans moi, mais je réussis à le rattraper de justesse. Le paysage sur la route est splendide, et le chauffeur semble s’en inspirer pour rouler façon rallye, code de la route relégué au second plan — avec des montagnes enneigées qui se dessinent au loin, puis de plus en plus proches à mesure qu’on approche.

Arrivé à Dilijan, pas grand-chose autour du point de dépose. Je pars en quête d’un hébergement : la première option visitée est trop chère pour ce qu’elle offre, je continue ma recherche et là, un jeune garçon, à l’anglais impeccable, me demande si je cherche une guesthouse et m’y conduit : il s’agit en réalité d’un appartement partagé, cuisine commune et trois chambres séparées — pas vraiment une guesthouse au sens classique, mais j’ai une chambre pour moi seul, ce qui me convient très bien. Rencontre avec un Québécois parmi les autres occupants, puis chasse au restaurant : l’offre est maigre à Dilijan, je finis par en trouver un, un peu plus cher que la moyenne mais le seul disponible.

Lac Parz sous la boue, sauvé par deux Philippins
Petit-déjeuner dans la chambre avec des viennoiseries achetées la veille, puis café et Wi-Fi au resto habituel avant de me décider pour une randonnée jusqu’au lac Parz, à 13 km. Départ vers 11h, montée à travers la ville avant de rejoindre une route bien dégradée mais nettement moins marquée par les bâtiments à l’abandon qu’ailleurs. Le sentier, franchement boueux — terriblement boueux — traverse d’abord une zone empruntée par quelques rares véhicules et des vaches, puis passe d’une prairie à une forêt qui n’est pas sans rappeler les Vosges. Maps.me sauve la mise à plusieurs reprises, le balisage étant quasi inexistant.
Sur ce sentier, pas âme qui vive à l’exception d’un troupeau d’une vingtaine de vaches, croisé sur un passage particulièrement étroit qu’il faut se frayer au milieu du troupeau — et de deux chiens de garde, dont un particulièrement collant, qui rebrousse chemin dès qu’on le regarde droit dans les yeux. Le berger apparaît en dernier, sortant de la forêt derrière ses bêtes. Le sentier finit par se réduire à quelques flèches peintes sur les arbres, seul repère à travers les feuillages, avant de rejoindre une route goudronnée où plusieurs voitures sont arrêtées — leurs occupants en pleine cueillette de je ne sais quoi.


Pour faire le tour du lac, il faut reprendre une ancienne route de terre largement reconquise par la végétation : hautes herbes trempées, boue omniprésente, tracé parfois difficile à deviner. Le lac, une fois atteint, est presque désert — pique-nique de pain et de saucisse, quelques photos, puis un café à l’intérieur pour se réchauffer. Peu tenté de rempiler sur le même chemin boueux au retour, je discute avec une dame venue en taxi qui envisage une petite randonnée ; en échange de quelques conseils, elle propose de m’appeler un taxi — que je décline (3000 drams tout de même). Je tente ma chance au pouce sur la route : deux voitures passent sans s’arrêter, puis une troisième freine. À son bord, deux Philippins accompagnés d’un chauffeur, qui acceptent de m’embarquer — quatorze kilomètres de marche évités dans le froid, sauvé.


Il s’avère que mes sauveurs vivent eux aussi à Dubaï — le monde est petit. Le chauffeur, en revanche, ne parle pas un mot d’anglais et reste silencieux. Dépose au pied de Dilijan ; en tentant de proposer une participation aux frais, on me répond fermement non. Petit détour par le café repéré dès mon arrivée à Dilijan pour un chocolat chaud au whisky — du vrai chocolat fondu, pas de la poudre — absolument délicieux, avant de rentrer prendre une douche bien méritée.


Stop jusqu’au monastère de Sevan, retour à Erevan
Départ de Dilijan avec l’idée de rejoindre le monastère du lac Sevan en stop (une grosse trentaine de kilomètres plus au sud). Sur la route direction Sevan/Erevan, plusieurs voitures pleines refusent poliment avant qu’une autre, avec deux jeunes et un homme plus âgé à l’arrière, ne s’arrête. Communication limitée — aucun mot d’anglais côté conducteur — mais l’ambiance reste chaleureuse : cigarette et café offerts en chemin, arrêt essence où l’un des deux jeunes, un militaire, s’amuse sur une machine à pince digne d’une fête foraine, en plein milieu de nulle part. Dépose finale juste à côté du monastère.
Quinze minutes de marche jusqu’aux petits stands de souvenirs en contrebas, puis découverte du monastère lui-même, perché sur une presqu’île du lac Sevan avec les montagnes enneigées en toile de fond — vraiment superbe. Pique-nique au soleil (au point de finir bien rougi, comme je le découvrirai le soir), quelques photos en prenant un peu de hauteur, puis nouvelle tentative de stop en bord de nationale — mauvaise idée cette fois, après une demi-heure sans succès un taxi finit par s’arrêter et propose de m’emmener jusqu’au marshrutka de Sevan (le minibus collectif, très répandu dans toute l’ex-URSS) pour 1000 drams — le marshrutka lui-même ne coûtant que 600 drams pour rallier Erevan, à environ une heure de route. J’accepte.


De retour à Erevan, installation au Prime Hostel Domino, plutôt sympathique. En furetant sur Couchsurfing, je repère un Pub Crawl et décide de le rejoindre. Sur le trajet, un concert electro/house improvisé devant l’Opéra attire mon attention — plutôt drôle comme spectacle de rue. Au bar de rendez-vous, après une bière et quelques doutes sur le bon groupe à suivre, j’engage la conversation avec un Polonais et son ami, également venus pour le même Pub Crawl : eux aussi jugent l’événement particulièrement ennuyeux. On rejoint le groupe cinq minutes, par acquit de conscience, avant de laisser tomber et de rentrer à l’auberge — les pub crawls organisés, décidément, très peu pour moi.
Dernière balade à Erevan, lecture au soleil
Petit-déjeuner tranquille à l’auberge, échange avec un Ukrainien, la quarantaine bien tassée, puis un peu de farniente avant de ressortir manger. Retour ensuite en haut de l’escalier du musée en plein air visité quelques jours plus tôt : sans les nuages cette fois, la vue sur Erevan et les montagnes enneigées en arrière-plan est magnifique. Je m’installe tout en haut pour lire au soleil — il fait enfin bon, j’en profite pleinement.
Journée tranquille à marcher dans Erevan sans but précis, puis retour à l’auberge avant le retour.

Retour à Dubaï
Dernier jour, retour à Dubaï. Rien de particulièrement marquant à en dire — sans doute une matinée à flâner avant de reprendre l’avion, dans la lignée tranquille de la veille. Une semaine qui aura filé bien plus vite que prévu, comme si ce pays gardait toujours quelque chose à montrer juste après le prochain virage.
Bilan
Une semaine courte mais dense, où l’essentiel s’est joué dans les rencontres autant que dans les paysages : Vlado et Philippe partageant leur vin à l’auberge, la cycliste solo témoignant de l’hospitalité arménienne, les conducteurs improvisés qui refusent tout paiement. Le pays se parcourt vite — une semaine suffit à enchaîner canyon, forêt, lac et monastère — mais laisse cette sensation d’avoir à peine gratté la surface d’un arrière-pays sans doute encore plus riche.
