Dix jours entre Bali et Nusa Penida, en scooter la plupart du temps, entre cascades cachées, rizières surexploitées par Instagram et une rencontre inattendue avec des raies manta. Un voyage solo, ponctué de retrouvailles improbables avec des visages croisés dès le premier jour — et une fin un peu précipitée par un coup de fil venu de loin.
Arrivée à Bali, premiers pas à Padang Bai
Sorti de l’aéroport vers 14h30, harcelé par les taxis dès les premiers pas. Un rabatteur m’oriente vers ce qu’il présente comme le « bus public » — en réalité son propre minivan — avec un tarif qui dégringole de Rp 900 000 à Rp 400 000 en quelques secondes de négociation. Toujours trop cher. Je marche un peu et tombe sur deux backpackers, Jules et sa copine Christelle, un Suisse et une Française. Eux aussi cherchaient un bus sans succès, et m’expliquent qu’ils comptent plutôt commander un Grab — un mot qui ne me dit rien à ce moment-là, l’équivalent asiatique d’Uber, comme ils me le résument. Ils me montrent où ils comptent aller et me proposent de partager la course. En regardant leur trajet, je remarque que Padang Bai se trouve sur le chemin : un village portuaire dont j’avais vaguement entendu parler, point de départ des ferries et speedboats vers Nusa Penida, Nusa Lembongan, les îles Gili et Lombok. L’occasion parfaite pour m’y arrêter et en faire mon point de chute : y louer un scooter, visiter l’île à ma guise sans itinéraire bien fixé, quitte à pousser plus loin par la suite si l’envie m’en prend — vers d’autres îles, sans savoir encore lesquelles.
Le chauffeur arrive, une fois en route, nous explique pourquoi : à l’époque, impossible de commander un Grab directement depuis l’aéroport, les taxis locaux considérant ça comme une concurrence déloyale, au point que ça avait déjà donné lieu à de vraies tensions, parfois des bagarres. Deux heures de route, partagée à trois pour Rp 250 000, et quelques échanges — lui est en recherche d’un poste d’instructeur de plongée, elle le suit dans ses pérégrinations. Arrivés à Padang Bai, le chauffeur dépose d’abord Jules et Christelle à leur adresse, puis m’emmène à la mienne : auberge de jeunesse à Rp 115 000 la nuit, petit-déjeuner inclus. Peu dormi dans l’avion : je m’écroule dès 19h.
Attente interminable et route vers Ubud
Réveil à 4h du matin, puis somnole jusqu’à 7h. Beaucoup de monde à l’auberge partent pour les îles Gili ; de mon côté, je veux d’abord louer un scooter pour visiter Bali, avec en tête l’idée de revenir peut-être ensuite par ici pour une éventuelle traversée vers Nusa Penida, sans certitude — mais tous les loueurs de scooter du coin exigent de garder mon passeport en dépôt, hors de question pour cinq jours. Direction Ubud en bus, donc. En attendant, je vais tuer le temps à Blue Lagoon, une crique tranquille mais à la mer agitée : le snorkeling tourne court, mauvaise visibilité et trop de courant pour s’aventurer loin de mes affaires laissées sans surveillance.
Retour au point de rendez-vous, où le bus est censé partir dès l’arrivée d’un bateau en provenance des îles Gili — un Australien globe-trotter patiente avec moi. Le mec de l’agence, lui, passe son temps à rigoler avec ses copains chauffeurs de taxi postés juste à côté, nous ressortant à intervalles réguliers un « le départ est pour bientôt » qui sonne de moins en moins convaincant. Les minutes s’accumulent — 45, puis carrément deux heures d’attente — pendant lesquelles il ne se prive pas de suggérer, façon commercial peu subtil, qu’un taxi (comme par hasard, un de ceux de ses potes) irait forcément plus vite. Difficile de savoir, avec le recul, si ce bateau était vraiment en retard ou si toute cette attente n’était qu’une manière de nous pousser à craquer. On ne cède pas, malgré l’insistance. Le mini-bus finit par arriver, deux bonnes heures après l’horaire annoncé — on embarque enfin. Une heure trente de route plus tard, je descends dans Ubud et pars à pied à la recherche d’un hébergement. Je trouve Phostel, niché dans une ruelle près du marché : Rp 150 000 la nuit, dortoir impeccable, petit-déjeuner inclus, petit rooftop agréable. Dodo.
Cascade après cascade, jusqu’à la fièvre
Je loue un scooter à l’auberge pour Rp 60 000 la journée et pars à la découverte des cascades : Tibumana, Goa Rang Reng, puis Tukad Cepung — toutes agréables, sans être renversantes. La dernière, Tukad Cepung, est clairement la plus spectaculaire, accessible seulement en traversant une petite grotte les pieds dans l’eau. Peu de monde sur place, mais assez pour qu’une file d’attente s’improvise devant la chute, chacun voulant sa photo sans personne dans le cadre. Des sites vraiment sympas, mais dont l’accès est à chaque fois un peu « aménagé » — escaliers, chemins tracés — ce qui explique sans doute pourquoi aucun n’est gratuit : prises séparément, les entrées (quelques milliers de roupies à chaque fois) semblent dérisoires, mais l’addition finit par peser une fois cumulée sur quatre sites dans la même journée.




La journée alterne averses et éclaircies, et le trajet retour en scooter n’y échappe pas : douché par la pluie après avoir suer toute la journée dans les escaliers en plein soleil, cet enchaînement chaud-froid n’aide sans doute pas. Je rentre à l’auberge en petite forme — sans appétit — et me couche fiévreux, sans réussir à trouver le sommeil pour autant.
Un singe voleur et les rizières trop touristiques
Réveil pas franchement en forme après la fièvre de la veille. Direction Monkey Forest, à deux pas de l’auberge (Rp 60 000 l’entrée) — dépaysant malgré tout, entre les temples moussus envahis de lianes et les macaques qui déambulent en maîtres des lieux, mais un dépaysement un peu mis en scène : ici, les singes sont clairement entretenus pour le spectacle, jusqu’à pouvoir payer un garde pour poser à leurs côtés. L’un d’eux se charge de me rappeler qui commande ici : il me grimpe littéralement dessus, s’accroche à mon sac et tire de toutes ses forces pour tenter de m’arracher ma bouteille d’eau de 1,5L. Heureusement trop lourde pour lui — je retire le sac, singe toujours suspendu, et j’attends, aussi impassible que possible, qu’il finisse par lâcher prise.


L’envie de voir autre chose me pousse ensuite sur la route du mont Batur, en scooter, 1h30 à travers des paysages qui changent sans cesse — rizières, puis pentes de plus en plus escarpées. Grimper jusqu’au sommet, en revanche, se paie aussi ; je me contente donc d’admirer le volcan depuis la route, silhouette à moitié noyée dans les nuages ce jour-là. Sur le chemin du retour, une scène m’arrête net : une procession funéraire traverse la route, le corps du défunt porté dans son cercueil sur une plateforme de bambou, cortège tout en tenue traditionnelle. Ils marcheront ainsi sur plus d’une dizaine de kilomètres, dont une montée redoutable — sans doute un ngaben, la grande cérémonie de crémation hindoue balinaise, même si je n’ai pas eu l’occasion d’en apprendre davantage sur place.

Toujours sur cette route du retour, dernier arrêt aux rizières en terrasses de Tegallalang — et là, le contraste est brutal. Fini le calme relatif du reste de la journée : ici, tout semble pensé pour Instagram. Des balançoires géantes suspendues au-dessus du vide (sans doute hors de prix, je ne me suis même pas approché pour vérifier), des cohortes de touristes qui se relaient devant chaque point de vue, et surtout cette succession de « donations » à chaque nouvelle parcelle traversée — présentées comme volontaires, réclamées comme un péage dès qu’on tente de passer sans payer. Je finis par céder, moins par conviction que pour avoir la paix. Sur les sentiers principaux, la mise en scène continue : de faux riziculteurs, outils traditionnels à la main, proposent la pose contre quelques pièces — le genre de moment qui laisse un goût un peu amer. Vingt bonnes minutes d’attente plus tard, le temps que deux apprentis mannequins terminent leur séance photo interminable, je trouve enfin un coin tranquille pour les miennes. Mais en poussant plus loin, là où la foule se raréfie, le décor change du tout au tout : de vrais paysans s’activent dans les rizières, occupés à leur propre travail, sans rien demander à personne — un vrai bol d’air après tout ce cirque. Retour à Ubud, repas et bière partagés avec d’autres voyageurs à l’auberge.






Temple flottant sur le lac Tamblingan
Décision au pile ou face à cause d’une météo indécise : direction les Twin Lakes. La route, magnifique, serpente à travers rizières et petits villages avant de grimper en lacets bordés de singes. Après un point de vue nuageux et une portion de route nettement plus abîmée, j’arrive au lac Tamblingan — le plus petit des lacs jumeaux, mais aussi le moins fréquenté. Tout y est payant, sans surprise (Rp 25 000 l’entrée, et impossible de partir seul en trek : il faut un guide, Rp 350 000 pour 1h30). Je me contente de l’entrée basique, largement suffisante : un temple semblant flotter à quelques mètres de la rive, un silence seulement troublé par les oiseaux et les insectes. Un homme s’approche, propose un tour en bateau (Rp 100 000, refusé), puis revient simplement pour discuter — il m’explique que le niveau de l’eau peut varier de deux mètres selon la saison, et qu’on peut aussi rejoindre le temple à pied. Retour à Ubud par la même route, plus fréquentée à cette heure.



Galère de ferry et de scooter à Nusa Penida
Matinée tranquille, petit tour au marché en attendant le bus de 12h30 vers Sanur — point de passage obligé pour rejoindre Nusa Penida, une île au large du sud de Bali qui ne se rejoint qu’en bateau. Sur place, pas de ferry classique comme annoncé par l’auberge, seulement des speedboats à Rp 200 000. Arrivé au port de Nusa Penida, ambiance étonnamment calme.
Sur le port, un premier « loueur » m’aborde — en réalité juste un gars qui a l’air de louer son propre scooter, sans boutique ni adresse où le rendre, et pas de casque non plus. Pas très rassurant : je décide d’aller voir ailleurs. En marchant, je tombe sur une homestay qui loue aussi des scooters, l’air un peu plus officiel — mais toujours pas de casque en vue. La femme sur place me lance en souriant : « No police here. » Apparemment, personne ne porte de casque sur cette île. Je crois apercevoir au passage Christelle et Jules — les mêmes voyageurs suisse et français croisés le tout premier jour à l’aéroport.
Direction Sampalan pour trouver une auberge. La dame de l’accueil n’est pas sûre d’avoir de la place, feuillette son livre de comptes en marmonnant « 180 » ; je tente, en rigolant, « vous pouvez descendre à 150 ? » — elle sourit et chuchote « ok, mais chut, le boss est juste à côté. » Les dortoirs étant complets, ce sera une petite chambre derrière le hall principal, deux petits lits et un ventilateur — largement suffisant. Message échangé entretemps avec Jules : confirmation, ils sont bien sur l’île. Soirée resto ensemble. De retour à l’auberge, je me pose un peu dans le hall quand une fille débarque : « Il y a quelqu’un qui dort dans mon lit… » Comme j’ai justement deux lits dans ma chambre, elle vient s’y installer.
Le temple-grotte de Goa Giri Putri et un warung providentiel
Pas de petit-déjeuner ce matin-là, direction directe le temple Goa Giri Putri par une jolie route côtière. Sur le parking, on me demande de louer un sarong — normal pour un lieu de culte, beaucoup de locaux avec leurs offrandes. On assiste à une cérémonie avant de pouvoir entrer dans la grotte elle-même, accessible seulement à quatre pattes sur les premiers mètres (Rp 20 000 l’entrée) avant que le passage ne s’élargisse. Très humide, avec des autels disséminés un peu partout — une visite aussi originale que sympathique.


Sur la route d’Atuh Beach, halte au Warung Forest — un « warung » désignant en Indonésie une petite gargote familiale, ici plantée en pleine forêt, animaux en liberté (poules, chats) tout autour. Le propriétaire, généreux en conseils, me dessine même une carte de ses coins préférés. Cuisine excellente, calme total : un vrai bon plan. Direction Atuh Beach ensuite, en évitant un détour raté vers une autre plage (30 minutes de piste cahoteuse pour rien, demi-tour). Vue superbe depuis le sommet sur une petite île percée d’un trou dans la roche, eau turquoise en contrebas.



Petit crochet par « Thousand Island », un complexe genre cabanes perchées (Rp 10 000, sympa sans plus), avant de vouloir rejoindre Teletubbies Hill — aperçu depuis la route mais sans accès trouvé à temps avant le coucher du soleil. Ce sera pour une autre fois. Retour à l’auberge en traversant une poignée de villages tout sourire, avec une vue lointaine sur ce qui ressemble au mont Agung, sur l’île de Bali.



Nouvelle auberge et les marches bleues de Peguyangan
Changement d’auberge pour « Bintang homestay & hostel », plus à l’ouest de l’île — classe, quoique un peu débordée à l’arrivée. En attendant, je sers d’interprète improvisé à deux voyageurs : un Français ne parlant pas anglais, et un Russe qui ne jure que par Google Translate. Départ ensuite pour Peguyangan Waterfall, sa fameuse volée de marches bleues taillées à flanc de falaise (Rp 5 000 le parking, Rp 10 000 pour le sarong obligatoire). En bas, une petite cascade se jetant directement dans la mer, un temple, et des bassins naturels aménagés dans la roche — je n’en profite pas vraiment, trop affamé et pressé de remonter avant que les jambes ne lâchent complètement.


Direction ensuite Saren Cliff, un point de vue plus confidentiel près de Manta Point : la route, alternant tronçons excellents et pistes défoncées, n’est pas évidente à trouver, mais la récompense — une petite balançoire, vue sur les falaises, presque personne sur place — vaut le détour. Je repars avant la tombée de la nuit, peu tentant de rouler sur ces routes une fois le soleil couché.


(J’aperçois au passage quelques raies manta depuis la route, qui se baladent au large — un joli avant-goût du lendemain.)

Nager avec les raies manta
Déterminé à voir les mantas de plus près, direction Crystal Bay dès 9h. Le tarif solo s’annonce le double du tarif groupe — j’attends donc que d’autres touristes se présentent. Chance : le couple américain croisé la veille passe par là, direction Manta Bay et Gamat Beach, Rp 250 000 pour les deux spots ; une Australienne se joint à nous. À Manta Bay, une raie apparaît presque immédiatement, puis deux en même temps un peu plus tard — je suis le dernier à remonter sur le bateau, elles passent juste sous moi, presque à me frôler. Nager à quelques mètres de créatures d’un mètre à un mètre cinquante d’envergure, aller-retour après aller-retour : un des grands moments du voyage. Cap ensuite sur Gamat pour du snorkeling plus classique — coraux colorés, moins de monde, alternance surprenante de courants chauds et froids.


L’après-midi, direction Broken Beach (Rp 5 000 le parking) : une piscine naturelle spectaculaire mais dangereuse à cause des vagues qui s’y engouffrent, puis la fameuse crique circulaire percée d’un pont naturel dans la falaise — magnifique, mais je ne m’attarde pas, plus de place à l’auberge pour une nuit supplémentaire, il faut avancer. Direction Kelingking Beach ensuite, la célèbre falaise en forme de T-Rex : la vue d’en haut suffit largement, pas besoin de descendre jusqu’à la plage. Dernière tentative vers Gamat Bay pour y boire une bière au coucher du soleil — mauvaise idée, le chemin s’avère un vrai calvaire de sable et gros cailloux, deux Français croisés en route me dissuadent d’insister (eux ont sagement laissé leur scooter plus haut). Je pousse le mien sur les derniers mètres, arrivé en haut un peu essoufflé mais avec le sourire : direction finale Crystal Bay pour la bière méritée et un coucher de soleil qui clôt idéalement cette journée.




Retour précipité
Retour à Padang Bai en ferry. Un Indonésien engage la conversation, je lui montre quelques vidéos sur mon téléphone, il est fan et immortalise le moment avec un selfie aussitôt posté sur Facebook. Arrivé à terre, l’auberge affiche complet, je trouve tant bien que mal une petite chambre ailleurs. Puis un appel de mon propriétaire, à des milliers de kilomètres de là : problème à régler d’urgence. Le voyage s’arrête net — décision prise d’avancer mon retour dès le lendemain.

Bilan
Dix jours qui n’auront pas suivi le plan prévu jusqu’au bout, mais qui resteront marqués par quelques images fortes : le vol tenté d’un singe sur une bouteille d’eau, une procession funéraire croisée par hasard sur une route de montagne, et surtout ces quelques minutes suspendues à nager aux côtés de raies manta à Nusa Penida. Et puis cette drôle de constante tout du long — se retrouver, jour après jour, à recroiser les mêmes visages (Christelle et Jules, rencontrés à l’aéroport puis retrouvés par hasard sur une île) alors même que rien n’était prévu pour que ça arrive. Bali reste un concentré de merveilles naturelles trop souvent capturées par le tourisme de masse et sa logique de « donation obligatoire » — mais il suffit parfois de pousser un peu plus loin, comme à Saren Cliff ou au warung providentiel du samedi, pour retrouver un peu de calme.