Carnet de voyage · Liban

Liban : Beyrouth, Tripoli et Byblos en pleine tourmente

Une semaine hivernale au Liban, entre Beyrouth, Tripoli et Byblos, en plein cœur de la révolution du 17 octobre 2019 et de la crise économique qui l’accompagne. Un pays qui se visite entre deux averses, avec une hospitalité désarmante à chaque coin de rue — et des quartiers entiers étrangement vides, à des mois d’une contestation qui a changé le visage du pays.

Jour 1

Arrivée à Beyrouth, premiers pas dans le froid

Décision prise sur un coup de tête, direction le Liban sans trop savoir à quoi m’attendre. Atterrissage à Beyrouth vers 21h30, douane sans accroc, pas de visa à payer. À la sortie, un chauffeur de taxi tente sa chance à 40 000 livres libanaises, redescend vite à 30 000 (le tarif normal) et me fait au passage le change sur mes 50 euros. Installation à l’auberge Hamra Urban Garden, dortoir hommes à environ 19€ la nuit — un changement radical par rapport aux prix asiatiques, mais peu d’alternatives dans le quartier. Petit tour dehors pour un kebab correct sans plus, puis retour se réchauffer : il fait à peine 10°C dehors, presque une surprise après tant de voyages sous les tropiques. Je ressors chercher un verre et finis par m’installer dans le petit bar à côté de l’hôtel — le barman, sympathique, m’offre deux shots avant la fermeture.

Jour 2

Corniche sous la pluie et le quartier fantôme de Downtown

Réveil tranquille, café et croissant avant de prendre la direction de la côte. Dimanche oblige, la ville dort encore à moitié. Les rues qui mènent au bord de mer sont agréables, mélange d’immeubles disparates mais attachants ; la promenade qui longe la Méditerranée, avec ses bancs et ses palmiers, a un petit air de Promenade des Anglais à Nice. Je passe devant Ramlet el-Baida, la dernière plage publique de sable de Beyrouth (sans le savoir sur le moment) — déserte, je n’y descends pas.

Plage Ramlet el-Baida

Un peu plus loin, la petite marina de pêcheurs du Dalieh : l’un d’eux, tout fier, me montre sa prise du jour, un petit poisson qui n’impressionnerait personne mais qui lui arrache un grand sourire. Juste à côté, d’étranges structures en béton alignées en colonnade, envahies par les herbes et couvertes de graffitis — des acropodes, normalement destinés à freiner l’érosion marine, vestiges abandonnés d’un projet de complexe privé que la mobilisation des habitants a fini par stopper.

Direction ensuite le rocher de Raouché, tout proche. La pluie s’invite, direction refuge au Starbucks le plus proche, où je ne suis visiblement pas le seul à avoir eu cette idée. Une fois l’averse passée, retour au même point pour admirer le rocher sous un ciel plus clément.

rocher de Raouché

L’après-midi, chasse aux vêtements chauds — n’ayant pas prévu ce froid, je finis par dénicher une écharpe, toujours sans pull ni veste digne de ce nom. Direction ensuite Downtown et le Beirut Souk : le quartier neuf et cossu de la capitale, tout en immeubles récents, où le « Souk » s’avère n’être rien de plus qu’un centre commercial à ciel ouvert bordé de boutiques de luxe. En poursuivant à pied, je tombe sur tout un quartier bouclé par l’armée, barbelés à l’appui — peu de monde, mais des tentes de campement d’un côté, mosquée et église de l’autre, au niveau de la place des Martyrs. Un garde finit par m’expliquer, autant que je comprenne : un projet de centre commercial porté par Solidère (la société de reconstruction du centre-ville d’après-guerre) se heurte à l’opposition d’habitants et de militants, d’où ce no man’s land bouclé, quasiment vidé de ses habitants et de ses commerces. Grand détour obligé pour rentrer à l’hôtel, à travers des quartiers nettement moins reluisants que la carte postale du bord de mer. Deux shawarma, une bière, et retour à l’hôtel — une bonne quinzaine de kilomètres dans les jambes.

Jour 3

Bourj Hammoud, puis cap sur Tripoli

Départ matinal en direction de Bourj Hammoud, le quartier arménien de Beyrouth, en bus local à l’itinéraire aussi flou que la conduite — ici, pas vraiment d’arrêts fixes : il faut faire signe pour monter, et simplement le dire au chauffeur pour descendre. Le quartier n’a pas grand-chose à visiter à proprement parler, mais la balade dans ses rues (échoppes de fruits et légumes, petits cafés, magasins de fringues) offre un aperçu plus authentique que Hamra, sans un seul autre touriste croisé. Retour à l’hôtel pour le check-out, une bière offerte au bar de la piscine grâce à un ticket resté sur ma note, puis départ pour Cola où j’attrape un minibus pour Tripoli — vide au départ, qui se remplit et se vide au fil du trajet sans jamais être complet.

Quartier Bourj Hammoud

Le chauffeur, un vrai pilote de rallye à ses heures, klaxonne quiconque croise sa route et négocie l’autoroute avec la même règle qu’en ville : lever la main pour monter, où que ce soit, quitte à freiner brusquement et faire marche arrière au besoin. Un checkpoint militaire plus loin — passeport, garde armé, mitrailleuse fixe, barbelés — puis la route reprend. Arrivée à Tripoli, direction la Seed guest house repérée sur Booking : chère pour le coin (20$/nuit) mais la moins pire des options — et glaciale, aucun chauffage en vue. Petite surprise de taille en réglant la note : le taux de change appliqué sur place (1€ = 2300 livres) n’a rien à voir avec celui affiché en ligne (1€ = 1650), reflet direct de la crise monétaire qui frappe le pays depuis l’automne. Je comprends mieux, après coup, la « gentillesse » du chauffeur de taxi qui m’avait fait le change au tarif internet à l’arrivée… Direction ensuite la citadelle, non loin de là : sur le trajet, quelques ruelles couvertes et piétonnes laissent deviner un souk plus authentique qu’à Beyrouth. Trois blindés postés à l’entrée de la citadelle, un garde armé m’annonce la fermeture à 17h — ce sera pour demain.

Le soir, un café repéré plus tôt m’offre sa tournée sans un mot d’explication (« c’est pour lui »). En redescendant, des jeunes m’invitent à fumer un joint avec eux — je décline poliment, à peine 18h, un peu tôt à mon goût. Petit tour dans les ruelles du souk, déjà bien calme à cette heure, la plupart des échoppes fermées. Impossible en tout cas de dénicher une bière : le quartier, à majorité musulmane, ne semble pas en vendre. Retour à l’hôtel dans le froid, sans chauffage pour se réchauffer.

Jour 4

La citadelle de Tripoli et l’hospitalité du souk

Donuts à emporter pour le petit-déjeuner, direction la citadelle de Tripoli (5000 livres l’entrée) — quasiment déserte, un lieu qui se visite librement à travers ses nombreuses salles souterraines, jusqu’à un point de vue à 360° sur toute la ville. Un petit musée gratuit niché dans l’enceinte retrace l’histoire de Tripoli depuis la préhistoire, collections de pièces et vestiges à l’appui.

Citadelle de Tripoli

Retour vers le souk pour continuer l’exploration : une halte improvisée dans une ruelle pour un café — sauf qu’on part me le chercher ailleurs, signe que ce n’est pas vraiment un café mais plutôt un bar à chicha équipé de deux tables de billard. On m’invite malgré tout à m’asseoir, charbon posé à côté de moi pour me réchauffer, un deuxième café offert dans la foulée. Une télé diffuse en fond des infos sur une mystérieuse épidémie qui commence à faire parler d’elle en Chine — avec le recul, les tout premiers échos de ce qui deviendra le Covid, mais rien d’alarmant pour l’instant, personne dans la pièce n’y prête vraiment attention. L’un des habitués (masseur de métier) m’improvise un massage éclair des mains, oreilles et nuque en moins de vingt secondes, sans rien demander en retour. Au moment de partir, impossible de payer quoi que ce soit : « it’s okay, welcome to Lebanon. »

Je continue à me perdre dans le dédale du souk — un vrai, cette fois, fait d’allées piétonnes étroites où se faufilent quelques scooters, entre étals de fruits et légumes, poissonneries, boucheries, bijouteries, et un marché aux puces improvisé pour les vêtements. Un jeune local engage la conversation en chemin : la révolution d’octobre a fait tomber le gouvernement, un nouveau vient tout juste d’être formé, mais la livre continue de dévisser sur le marché parallèle bien au-delà du taux officiel figé depuis 1997 — de quoi expliquer les deux prix qu’on me propose partout depuis mon arrivée. Il reprend sa route peu après. De retour à la guest house, un voisin de dortoir d’une cinquantaine d’années me propose de visiter Byblos ensemble le lendemain — je botte en touche pour le moment, direction plutôt un bar à chicha qui fait aussi office de cantine improvisée : des habitués jouent aux cartes, une cliente se fait livrer un McDo, ambiance chaleureuse et bon enfant. Dernier arrêt dans une petite boulangerie tenue par un Bangladais particulièrement accueillant avant de rentrer à l’hôtel.

Jour 5

Retour sous la pluie à Beyrouth

Départ pour Beyrouth sans détour par Byblos — le temps maussade et les prix trop élevés côté hébergement m’en dissuadent. Bus plutôt qu’un minibus cette fois, trafic dense à l’approche de la capitale, mais le chauffeur me dépose à deux pas de l’hôtel malgré tout. Sous une pluie battante, arrêt improvisé sous un pont pour enfiler le k-way et protéger le sac avant de rejoindre le Grand Meshmosh Hotel, rue Gemmayzeh — dortoir à 128 000 livres pour trois nuits, pas trouvé moins cher ailleurs. Michel, le gérant, se révèle aussi serviable qu’hilarant. Sortie pour changer de l’argent et visiter un peu le quartier, nettement plus francophone qu’ailleurs, avec ses restaurants un cran au-dessus côté standing et côté prix. Retour progressif à l’hôtel sous l’averse, repas tardif faute d’option vraiment abordable. Journée sans grand relief, mais qui fait du bien après le rythme des jours précédents.

Jour 6

Jeita Grotto et les ruines de Byblos

Départ matinal pour Jeita Grotto, changement de bus imprévu en route (le premier filant vers Baalbeck), puis taxi depuis la sortie d’autoroute conseillé par Michel. Sur place, quasi personne : la grotte se visite normalement sur deux niveaux, la galerie supérieure à pied et la galerie inférieure en barque sur une rivière souterraine — celle-ci fermée aujourd’hui, le niveau d’eau étant trop haut à cause des pluies récentes, ce qui fait heureusement baisser le prix du billet. Jeita Grotto s’est hissée en finale du concours des nouvelles sept merveilles naturelles du monde, et abrite la plus grande stalactite connue au monde, plus de 8 mètres de long. Petit téléphérique pour rejoindre l’entrée, puis montée en solo une fois le petit groupe d’attente dispersé — la classe. Téléphone confisqué à l’entrée, photos strictement interdites (une consigne surveillée de près par des agents postés tous les trente mètres), sac non fouillé en revanche. Le tunnel d’accès débouche sur un spectacle à couper le souffle : stalactites et stalagmites à perte de vue, rien que pour moi ou presque. Sur le chemin du retour, je parviens à sortir discrètement l’appareil pour deux ou trois clichés volés — la plus belle grotte qu’il m’ait été donné de voir.

En sortant, un guide franco-libanais engage la conversation avant de repartir avec son groupe ; je le recroise un peu plus tard, Elias, qui me laisse son numéro pour un verre si nos chemins se recroisent. Mon taxi m’attend encore au parking pour le retour (10 000 livres, comme à l’aller), direction Byblos.

Jeita Grotto

Arrivée à Byblos (Jbeil de son nom arabe) — l’une des plus vieilles villes continuellement habitées au monde, plus de sept millénaires d’histoire ininterrompue, du village néolithique aux Phéniciens jusqu’aux croisés. L’ambiance a des airs de petite ville européenne, sans doute très touristique en temps normal, mais aujourd’hui quasiment vide. Une bière hors de prix plus tard (6000 livres), direction la citadelle croisée du XIIe siècle (8000 livres l’entrée) : de nombreuses ruines à explorer librement, au point de me questionner sur l’authenticité de certaines d’entre elles, mais une vue superbe sur la mer et Beyrouth au loin depuis les hauteurs, complétée par un petit musée peu fréquenté.

Citadelle de Byblos

La recherche de nourriture tourne au calvaire : sur une place à l’ambiance très parisienne (on vous saute dessus sans le moindre sourire), les prix flambent au-delà des 20 000 livres pour de la viande — je me rabats sur un taboulé à 9000, toujours cher, dans un accueil aussi froid que les prix. Petit tour au port, rien d’extraordinaire mais agréable, avec de nombreux commerces fermés — Elias me l’avait prédit : moins de touristes à cause de la « révolution » en cours, et une saison basse qui n’aide pas non plus.

Retour à Beyrouth par le même trajet en pointillés (arrêt en plein milieu de l’autoroute compris), puis quartier de Gemmayzeh pour changer de l’argent et trouver à manger loin des artères les plus chics — un petit resto/snack providentiel fait l’affaire pour beaucoup moins cher. Une dernière bière en chemin, puis retour à l’hôtel pour la douche et la fin de cette semaine bien remplie.

Jour 7

Sur les traces de la révolution, place des Martyrs

Dernière vraie journée à Beyrouth, passée à me perdre volontairement dans les rues sans itinéraire précis. Détour par la cathédrale arménienne catholique Saint-Élie-et-Saint-Grégoire-l’Illuminateur.

Cathédrale Saint-Élie-et-Saint-Grégoire-l’Illuminateur

Puis un quartier entier tapissé de graffitis et de vitrines brisées — les traces encore fraîches de la révolution du 17 octobre, quelques mois après son déclenchement.

Le fil me ramène, sans grande surprise, place des Martyrs : le Monument aux Martyrs domine toujours les lieux, ce groupe en bronze de 1960 rendant hommage aux nationalistes pendus par les Ottomans en 1916, volontairement laissé criblé d’impacts de balles et d’éclats depuis la guerre civile — une décision délibérée des restaurateurs, pour que la mémoire du conflit ne s’efface pas. Juste à côté, une statue plus récente et bien plus inattendue : une silhouette de femme brandissant le drapeau libanais, entièrement façonnée à partir de déchets ramassés sur les lieux mêmes des manifestations (canettes, bouteilles, embouts de chicha) et baptisée « Revolution is a Woman » — un symbole né en quelques semaines à peine, rendant hommage à la place centrale des femmes dans le mouvement de contestation.

En continuant dans les rues, je tombe sur la mosquée Mohammad Al-Amin et son dôme bleu à l’ottomane, qui domine tout le quartier.

Mosquée Mohammad Al-Amin
Jour 8

Dernière balade avant le retour

Matinée tranquille à flâner une dernière fois dans les rues de Beyrouth, sans but précis, histoire de profiter des derniers instants avant de reprendre l’avion pour Dubaï. Pendant le vol, un formulaire à remplir demande si j’ai séjourné en Chine ces derniers mois — mesure de précaution qui semble encore bien anecdotique à ce moment-là, écho lointain de cette fameuse épidémie entendue à la télé quelques jours plus tôt dans le bar à chicha de Tripoli. La suite, tout le monde la connaît désormais : le Covid s’invitera partout dans le monde quelques semaines à peine plus tard.

Bilan

Une semaine au Liban qui aura autant marqué par ses paysages (Jeita Grotto restera la plus belle grotte visitée à ce jour, la citadelle de Tripoli et celle de Byblos valent également le détour) que par la générosité quasi systématique des habitants croisés en chemin — cafés offerts, massages improvisés, « welcome to Lebanon » en guise de note à payer. En toile de fond, un pays traversé par une crise économique et politique majeure : quartiers entiers désertés, double taux de change, commerces fermés faute de touristes, quelques mois seulement après le début de la révolution du 17 octobre 2019. Un contexte qui donne à ce carnet une saveur particulière, entre carte postale et instantané d’un pays à un moment charnière de son histoire récente.