Carnet de voyage · Philippines

Philippines : trois semaines entre plages, rizières et improbables rencontres

Trois semaines en solo à travers les Philippines, de Luzon à Panay puis Mindoro, en jeepney, ferry, tricycle et bus de nuit. Une injection de cortisone au genou, reçue juste avant le départ, m’interdit tout trek en montagne pendant une dizaine de jours, ce qui redessine un peu le programme : plages et îles d’abord, randonnées dans les rizières une fois le corps de nouveau disponible. Un voyage marqué par une générosité quasi systématique des locaux croisés en chemin, mais aussi par la réalité plus sombre du tourisme sexuel dans certaines villes — et, en toile de fond, une tête pas franchement disponible pour tout ce qui se passait autour de moi.

Jour 1

Arrivée à Clark, premiers pas à Angeles

Départ de Dubaï à 3h du matin, vol unique jusqu’à Clark avec une escale technique à Cebu — juste le temps d’un changement de passagers. Je tente ma chance pour descendre là-bas plutôt (l’île a de quoi occuper), mais refus catégorique : direction Clark, ma destination initiale, sans discussion possible. Tout petit aéroport à l’arrivée, et une première : personne pour me harceler à la sortie. Un jeepney (le minibus local, aussi coloré qu’increvable) me dépose à Angeles, ville que j’apprendrai vite être surnommée le Pattaya des Philippines, réputée pour sa prostitution. Quelques hôtels visités avant de m’arrêter dans l’un d’eux, 1300 pesos la nuit (la monnaie locale, le peso philippin) — un préservatif traîne sous la table, je redescends demander qu’on refasse la chambre. Je passe la soirée à chercher un vol pour quitter la ville au plus vite, et finis par trouver Clark-Kalibo, sur l’île de Panay, à deux pas de Boracay.

Yummy…
Jour 2

Angeles au petit matin, vol pour Kalibo

Réveil aux aurores à cause de voisines bruyantes, impossible de me rendormir : je pars marcher dans la ville encore endormie. L’avenue principale défile, bars, clubs, salons de massage — la réputation du coin se confirme. Un Français croisé la veille se vantait fièrement de ne pas avoir couché avec une fille trop jeune ; ambiance. Petit répit dans une ruelle calme où un enfant me fait coucou avec un grand sourire, ça fait du bien. Repas au McDo, un burger offert à une femme sans-abri et son enfant dehors. L’après-midi, vol pour Kalibo puis tricycle (le taxi-side-car local, une sorte de tuk-tuk philippin) jusqu’à Casa Dayang, une auberge en cabane à 350 pesos — dortoir de quatre lits superposés rien que pour moi, accueil adorable, mais aucun scooter à louer sur l’île de Panay. Soirée tranquille sur la terrasse du jardin.

Jour 3

Le propriétaire-journaliste, cap sur Boracay

Réveil rustique entre chiens et coqs. Le propriétaire de l’auberge, un ancien journaliste bien voyagé, m’offre un café et papote avec moi pendant une bonne heure — conseils précieux. À l’époque, l’île de Boracay impose une réservation d’hôtel confirmée pour pouvoir y entrer (une mesure mise en place après sa fermeture temporaire de 2018 pour cause de réhabilitation environnementale) ; il me propose une solution simple, mettre son propre hôtel là-bas sur le formulaire d’entrée, sans obligation d’y dormir vraiment. Il me conseille aussi l’Eco Park, une réserve de mangrove reliée par un ponton en bois d’un kilomètre jusqu’à un lagon donnant sur la mer — rien d’extraordinaire, mais agréable.

Direction ensuite Caticlan en bus climatisé, puis petit bateau pour Boracay (plus rapide qu’un ferry classique) : trois frais distincts à régler au port, 25 pesos pour la traversée, 75 pesos de taxe environnementale (littéralement destinée à préserver l’île, d’où le terme « réserve »), et 100 pesos de frais de terminal. Sur place, la ville déçoit un peu — grands buildings, une allure encore assez rustique malgré une clientèle essentiellement asiatique, bien loin du calme de Panay. White Beach, elle, concentre toute l’animation : bars et restos à touche-touche, prix en conséquence mais happy hours généreux. Soirée à échanger avec une Hollandaise et une Taïwanaise croisées à l’auberge.

Jour 4

White Beach et un hôtel abandonné

Réveil interrompu par une voisine qui rentre à 3h du matin en toussant sans retenue, avant de se mettre à ronfler de plus belle. Matinée à explorer White Beach vers le sud, où la foule se raréfie à mesure qu’on avance.

Au bout de la plage, un chemin de béton longe la falaise jusqu’à une crique bien plus tranquille, puis une plage encore plus calme où je repère un portail entrouvert au bout d’un escalier — je m’y engage sans trop savoir à quoi m’attendre, et tombe sur un ancien resort complètement à l’abandon, c’est parti pour un petit urbex. Silencieux, envahi par la végétation, avec une vue à couper le souffle depuis les étages supérieurs. Plus loin, deux tables de massage laissées à l’abandon sur une terrasse face à la mer, comme figées entre deux clients qui ne reviendront jamais.

Je repère aussi un palmier penché idéal pour une photo de coucher de soleil, et j’y reviens en fin de journée : des mariés y font leur séance photo, quelques filles prennent la pose, Instagram oblige… Soirée cantine locale plutôt que les prix touristiques du bord de plage.

Jour 5

Lever de soleil à Bulabog, cap sur Mindoro

Réveil à 4h pour un lever de soleil sur Bulabog Beach, côté local et sans sable blanc mais lumière superbe.

Retour à White Beach vers 6h dans l’idée de la photographier vide — raté, les touristes matinaux ont eu la même idée, mais nettement moins de monde qu’en journée.

Petite randonnée jusqu’à Mount Luho, le point culminant de Boracay, juste au-dessus de Bulabog Beach — la plateforme est officiellement fermée ce jour-là et l’endroit a un côté un peu à l’abandon, mais un chauffeur complice me fait passer par le côté ; je grimpe malgré tout et paie les 120 pesos une fois en haut : la vue embrasse l’île dans son ensemble, d’une côte à l’autre.

Je prends un peu de temps pour comparer les options : Tablas semble peu adaptée à un voyageur solo, tandis que Romblon et Sibuyan, plus difficiles d’accès, sont surtout réputées pour leurs treks — pas vraiment compatible avec ma restriction forcée côté marche. Je change finalement de plan pour filer directement sur Mindoro, plus simple d’accès.

Passage à D’Mall, la place à ciel ouvert qui fait office de cœur commercial et festif de l’île, boutiques et restaurants alignés entre les stations 1 et 2 de White Beach — un mojito en happy hour avant de rentrer à l’auberge. Là-bas, dégustation de rhum local gratuite entre 19h et 20h pour l’achat d’un soft, puis discussion avec deux Françaises qui écourtent leur séjour après trois jours, se sentant harcelées et en insécurité — elles n’auront vu que Boracay. Rencontre aussi avec un Finlandais d’origine marocaine installé à Singapour, en plein Ramadan — j’imagine mal la difficulté de tenir le jeûne par une chaleur pareille.

Jour 6

Cap sur Mindoro, étape à San José avant Sablayan

Départ matinal, change de devises au cas où (peu de bureaux de change annoncés sur Mindoro). Enchaînement tricycle-bateau-frais de port jusqu’au port de Caticlan, où un agent de sécurité (Rocki) engage la conversation — ancien guide de randonnée, passionné, il m’ajoute sur Facebook et me donne quelques recommandations pour la suite de mon voyage. Deux ferries permettent de rejoindre Mindoro depuis ici : direction Roxas à midi, ou vers Bulalacao (San Pedro) à 15h. J’opte pour Roxas — au guichet, un départ à 10h est même annoncé, encore mieux. L’objectif final reste Sablayan, mais entre le ferry et le bus, l’arrivée risque d’être tardive : je prévois donc une étape pour la nuit à San José, repérée pour sa gare routière et son aéroport qui devraient faciliter la recherche d’un logement, avant de rejoindre Sablayan le lendemain. Quatre heures de traversée, largement de quoi rattraper mon retard d’écriture pendant que certains en profitent pour se reposer.

Ferry pour Roxas

À Roxas, minivan (piloté, plutôt que conduit) jusqu’à San José : l’Hôtel Mindoro Plaza, dont le nom promet plus que la chambre miteuse sans wifi ni clim ne délivre — mais à 300 pesos, difficile de se plaindre. Personne ne parle vraiment anglais ici ; apparemment rien à faire dans les environs et aucune location de scooter. Direction Sablayan le lendemain.

Jour 7

Sablayan, le pont suspendu et le village en bambou

Minivan bondé (bagages et passagers se disputant l’espace) jusqu’à Sablayan, où je m’installe à l’Emily Hotel, au bord de la rivière — 250 pesos, simple mais suffisant (même sans papier toilette ni douchette dans la salle de bain commune).

Chambre grand luxe 😂

Je vais me balader un peu, à deux pas de l’hôtel, et tombe sur un pont suspendu — précaire en apparence mais visiblement solide, piétons et scooters s’y croisent sans problème. De l’autre côté, un village de cases en bambou, poules en liberté, enfants jouant sur des paniers de basket faits maison, et une plage de sable noir. Encore une fois, pas de touristes par ici.

Je me dirige ensuite vers l’office de tourisme : on m’informe qu’il faut un guide pour le Mont Iglit, indisponible avant lundi, et on m’oriente plutôt vers Apo Reef ou Pandan Island pour le snorkeling, avec l’Adventure Camp comme meilleure source d’infos sur les départs de bateaux. En chemin, le décor change radicalement : routes de terre, maisons en bambou au milieu des mangroves, très pittoresque. Sur place, je tombe sur Léo, un Français qui loge dans ce resort et se renseigne pour la même excursion, puis un couple se joint à nous — eux voudraient passer la nuit sur Apo Reef, mais à 5555 pesos, c’est un peu trop cher pour nous. Petite balade dans un parc non loin de là, puis retour au resort : on choisira finalement Pandan Island, un peu moins chère qu’Apo Reef, et je rejoindrai Léo ici même demain matin pour un départ ensemble.

Old school
Jour 8

Pandan Island, une tortue géante et une soirée mémorable

Direction Adventure Camp pour rejoindre Pandan Island, mais Léo n’est pas là, certainement déjà parti. La dame de l’accueil me dit qu’un groupe attend sur la plage ; je demande à me joindre à eux — un Américain accompagné de sa femme philippine et de toute sa famille. On discute un peu en attendant le bateau, il accepte volontiers et refuse même que je paye ma part de la traversée. Après une dizaine de minutes de bateau, arrivée sur l’île, je les laisse profiter en famille et pars de mon côté. Plage tranquille, quelques locaux en pique-nique. Je me pose pour un café et un petit-déjeuner improvisé à base de pâtisseries achetées au préalable dans l’une des nombreuses petites boulangeries en chemin.

Puis location de masque et palmes (200 pesos), direction le coin des tortues : à peine la tête sous l’eau, une masse sombre se détache du bleu — une tortue énorme, bien plus impressionnante que celle croisée au Sri Lanka, carapace d’environ un mètre, qui continue de brouter tranquillement sans se soucier de ma présence. En sortant de l’eau, je croise Léo, qui a rencontré un couple de Français partis explorer l’autre côté de l’île — les trois formeront le groupe que je rejoindrai plus tard dans la journée. Nouvelle plongée, nouvelle tortue, puis départ à pied à travers la jungle sur un sentier humide — à mi-chemin, réalisation piteuse : masque, palmes et tuba oubliés au resto de départ. Demi-tour, boulet assumé.

Le carrefour « Wild Lagoon » ou « Spanish Nose » m’attend ensuite : la première, une crique fréquentée par une bande d’ados locaux et quelques bancs de bambou rafistolés, parfaite pour se rafraîchir ; la seconde, plus tranquille, sans grand intérêt mais solitaire.

Retour à la plage principale pour une dernière plongée près des coraux, sans trop m’éloigner de mes affaires laissées sans surveillance. Je recroise ensuite les trois Français pour une plongée plus poussée — beaux coraux, gros et petits poissons, une murène en prime. Retour avec Léo vers 17h30, sur le toit du bateau.

En ville, nous voulons boire une bière, mais surprise : deux jours sans vente d’alcool à cause des élections. Devant une cantine, un jeune Philippin un peu éméché engage la conversation, rejoint par ses amis — questions en cascade sur la France, une fierté touchante à échanger avec un étranger. Ils m’invitent à partager un lugaw — le riz au porridge philippin par excellence, proche du congee chinois, garni ce soir-là d’un œuf dur, réconfortant après cette journée dans l’eau ; ils travaillent tous chez Jollibee, un fast-food réputé aux Philippines. Ils insistent pour me raccompagner en scooter, roulant prudemment (et en zigzaguant) tout en continuant à discuter.

Jour 9

Location de scooter et orage sur Mindoro

Enfin un scooter à louer (500 pesos/jour) ! Programme du jour : une tournée de lacs. Premier arrêt, Libuao Lake dans la Siburan Forest — belle route de montagne pour y arriver, mais accueil frustrant : 50 pesos payés, et à peine engagé seul sur le sentier, un employé me rattrape pour m’annoncer qu’un guide est obligatoire en solo. Impossible de simplement longer le lac comme prévu. Je me rabats sur un ponton d’observation, seul visiteur du site, dans un silence presque total seulement troublé par un concert d’oiseaux invisibles — pas la balade espérée, mais pas désagréable non plus.

Deuxième tentative : Panikian Lake, précédée d’un détour raté sur une route défoncée censée mener à un « suspended bridge » et une « water terrace » — abandonné, ce sera pour le retour. Le lac en lui-même se révèle nettement plus accueillant, gratuit et calme, sans embûche cette fois. Le tonnerre au loin sonne la fin de la tournée avant même d’atteindre la water terrace : demi-tour prudent, quelques gouttes de pluie sur le trajet retour, rien de dramatique. Retour à l’hôtel pour boucler les tâches du jour — laverie, dîner rapide, avant de préparer la suite : direction Tagaytay pour le volcan Taal.

Jour 10

Odyssée en transports vers Tagaytay

Journée entièrement dévorée par les transports, et pas des plus agréables : ceux qui vivent du transport ne semblent clairement pas là pour aider, alors que les inconnus croisés en chemin, eux, se démènent sans qu’on leur demande rien. Bus puis ferry bondés jusqu’à Batangas — sièges de jardin en plastique installés dans l’allée tellement le véhicule est plein — puis un ferry plus modeste avec des lits de camp improvisés sur le pont, encore une fois seul visage étranger à bord. À l’arrivée, aucun bus direct pour Tagaytay : minivans et taxis se moquent presque ouvertement de mon envie de prendre un bus plutôt que leurs services, un tricycle finit par accepter de m’emmener au terminal pour 200 pesos — avant de tenter de m’abandonner à mi-course sur un simple jeepney, à peine deux kilomètres parcourus. Au terminal, même son de cloche : chaque chauffeur, chaque employé donne sa propre version de l’itinéraire, personne ne semble vraiment se soucier de m’aiguiller correctement. Batterie de téléphone à plat, wifi introuvable même au 7-Eleven. C’est une vendeuse de téléphone, dans une boutique où je m’étais arrêté sans rien lui acheter, qui finit par démêler le bon itinéraire — bus puis jeepney — sans même chercher à me vendre une carte SIM, Grab (l’équivalent asiatique d’Uber) n’étant de toute façon pas autorisé dans le coin. Dans le bus, une jeune fille prend spontanément mon problème en charge, consultant sa mère puis d’autres passagers puis le contrôleur, avant de réaliser qu’il faut finalement un troisième bus pour arriver à bon port. J’arrive enfin à Tagaytay vers 21h, complètement à plat niveau batterie, sans savoir où je suis — un tricycle providentiel (celui-là, enfin sympathique) me dépose à la Modern Guest House pour 30 pesos. Rencontre avec deux Suisses à l’auberge : on décide de partager les frais pour le volcan le lendemain. Discussion jusqu’à 2h du matin, après une journée de transport complète.

Jour 11

Le Taal Volcano, une poupée russe géologique

Direction le lac avec les deux Suisses (Roman et son compagnon de route), tricycle négocié à 150 pesos jusqu’au port — en réalité une succession de maisons de particuliers, chacune avec son propre embarcadère miniature, aucune structure officielle en vue. Le chauffeur nous dépose directement chez une connaissance à lui : 2500 pesos annoncés pour le bateau et le reste. Trop cher — on repart marcher le long de la route pour comparer les offres d’autres propriétaires, sans plus de succès dans un premier temps. Une pause repas plus tard, on finit par dénicher quelqu’un prêt à faire la traversée pour 1800 pesos, le reste des frais à régler sur place.

Direction Taal Volcano, l’une des curiosités géologiques les plus improbables du pays : un volcan toujours actif, posé sur une île au milieu du lac Taal (lui-même niché dans une immense caldeira sur l’île de Luzon), et qui abrite en son sommet son propre lac de cratère — avec, en son centre, un minuscule îlot, Vulcan Point. Une île, dans un lac, sur une île, dans un lac, sur une île : cette poupée russe géologique n’a pas d’équivalent ailleurs dans le monde. Quinze minutes de traversée, puis marche agréable à travers le village et la forêt, sommet atteint en une demi-heure. Le guide qu’on nous avait chaudement recommandé se révèle complètement superflu. Redescente, traversée retour, puis nouvelle négociation avec les tricycles qui refusent tout net de baisser leur prix — sauf un, enfin conciliant. Soirée bière et rhum avec les Suisses, rejoints un moment par un Français. Sans leur présence à l’auberge, cette excursion m’aurait coûté une fortune pour une vue certes belle mais pas franchement exceptionnelle à ce tarif — je ne suis pas certain que je m’y serais lancé seul.

Jour 12

Retour vers Angeles, mésaventure de scooter

Départ discret pour ne pas réveiller les Suisses encore endormis, avec en tête l’objectif de rejoindre le nord du pays — Banaue, Batad. Angeles s’impose comme étape obligée sur la route : trois heures de bus bondé jusqu’à Manille (sac sur les genoux, comme souvent), tricycle le plus délabré jamais pris jusqu’à une autre gare routière, puis bus jusqu’à Angeles. Sur place, je tente ma chance pour louer une moto et continuer ainsi vers le nord — négociation avancée pour une Honda 150cc à la semaine, jusqu’à ce qu’on me demande mon permis. Le loueur m’apprend au passage que la route est truffée de checkpoints policiers, ce qui aurait vite posé problème. Un comble : sur tous mes précédents voyages en Asie, personne ne l’avait jamais réclamé, et par précaution, de peur de le perdre en route, je l’avais laissé… à la maison. Ce sera donc le bus pour la suite. Chambre à 940 pesos avec clim, dans le même quartier que la première nuit du voyage. Journée pluvieuse, pas grand-chose d’autre à faire : je profite du temps mort pour faire réparer mes chaussures, la semelle décollée n’ayant pas résisté à mes tentatives de bricolage à la super glu.

Jour 13

Route pour Baguio puis bus de nuit vers Banaue

Départ matinal en jeepney vers la gare routière, bus manqué de peu, le suivant à 11h30. Cinq heures de trajet jusqu’à Baguio, où l’air plus frais surprend agréablement. Recherche des billets de bus pour la suite dans un parc animé — voitures à pédales, vélos, barques sur le petit lac — avant de dénicher enfin le bon guichet (les places restantes sont au fond du bus, tant mieux, personne à côté). Étonnamment, aucune zone fumeur trouvable dans toute la ville, et impossible même d’y acheter des cigarettes — quand je demande aux passants où fumer, certains semblent presque choqués, sinon franchement inquiets. J’apprendrai plus tard que Baguio applique l’une des ordonnances anti-tabac les plus strictes du pays : interdiction totale en extérieur, parcs et rues compris, sauf zones spécifiquement homologuées et rendues volontairement rares, avec de vraies amendes à la clé — de quoi expliquer ces regards effrayés. Départ du bus de nuit à 21h, une dizaine d’heures de trajet en perspective jusqu’à Banaue.

Jour 14

Arrivée à Banaue, premières rizières

Arrivée vers 6h du matin après une nuit de sommeil fragmentaire, tout de suite cueilli par un homme qui m’annonce qu’il faut signer le registre des visiteurs — une formalité assez répandue dans cette région de l’Ifugao, où les hébergeurs consignent qui passe par là, sans doute pour les statistiques touristiques et un minimum de suivi dans ces montagnes reculées. Le même homme m’oriente ensuite vers son propre « informal center », qui s’avère être un hôtel-homestay tout à fait convenable (600 pesos, deux lits doubles et un simple — de la place pour une petite colonie, au cas où). Journée volontairement tranquille après cette nuit de bus : petite balade dans les rizières, où je tombe sur une chenille au look franchement improbable, méritant bien sa photo. Le ciel se couvre progressivement, signal de repli vers l’hôtel en passant par le village — suivie d’une coupure de courant de près de trois heures, apparemment monnaie courante dans le coin. Prétexte parfait pour rattraper mon retard d’écriture, avant une fin de journée aussi calme qu’elle avait commencé.

Jour 15

Randonnée le long des rizières

Matinée tranquille avant de partir crapahuter le long de la route jusqu’au dernier viewpoint des rizières, une bonne marche d’environ 5 km ponctuée de plusieurs points de vue successifs, chacun avec son propre angle sur les terrasses. Sur le bas-côté, d’innombrables taches rouges maculent régulièrement le bitume — la marque des habitants qui mâchent la noix d’arec (bétel), une tradition vieille de plusieurs millénaires aux Philippines, qui teinte la salive d’un rouge vif avant d’être recrachée. À l’un des points de vue, une vieille dame tisse un hamac avec un outil traditionnel, un vrai geste d’artisane à regarder faire — mais réclame une pièce dès qu’un appareil photo pointe dans sa direction. Au dernier viewpoint, je cherche à manger sans succès ; ce sera un paquet de chips en guise de déjeuner.

Retour vers Banaue par le chemin des rizières plutôt que par la route. Des enfants m’arrêtent plusieurs fois en réclamant le « password », m’apprenant au passage quelques mots de tagalog — certainement pas très catholiques, mais bon enfant. Une petite cascade en contrebas, où des gamins locaux se baignent sans complexe, marque le début d’un réseau de sentiers tissé entre les terrasses depuis des générations ; grosse montée d’escaliers ensuite, puis le chemin des rizières lui-même : plutôt plat, mais avec par endroits un jeu d’équilibriste forcé sur des murets à peine plus larges qu’une poutre de gym, l’eau boueuse d’un côté et une chute de plusieurs mètres de l’autre — un faux pas et c’est la baignade forcée, voire pire. La pluie s’invite brièvement sans gâcher la balade. Le soir, tout ferme tôt à Banaue — dîner à l’hôtel par défaut.

Jour 16

Direction Sagada

Changement de plan matinal : pas de minivan comme annoncé, mais un jeepney jusqu’à Bontoc puis un autre jusqu’à Sagada connu pour ses Hanging Coffins (certains passagers voyagent carrément sur le toit — tentant, mais risque de coup de soleil sévère sur deux heures de trajet).

Jeepney pour Sagada

Chambre trouvée à l’écart de la ville (600 pesos), puis repérage des points de vue — celui que je visais pour le lever de soleil est fermé, direction « Marlboro Hills » en alternative, je vais m’informer dans le village à l’office du tourisme, on me confirme que je n’aurais pas besoin d’un guide, c’est un sentier facile. Contrairement à la quasi-totalité des villes traversées jusqu’ici, pas l’ombre d’un tricycle à Sagada : le centre est suffisamment compact pour se faire entièrement à pied, à la différence de Banaue et du reste du pays. Petite balade vers Bokong Falls, une cascade tranquille à l’écart de l’hôtel, personne alentour puis petite pause dans un café sur le retour. Dîner dans un resto étonnamment cher pour la région (rien en dessous de 260 pesos), en compagnie d’un voyageur croisé dans le jeepney du matin.

Jour 17

Tentative ratée de lever de soleil et Hanging Coffins

Réveil à 3h pour Marlboro Hills — deux kilomètres de marche nocturne pour découvrir, au checkpoint, qu’un guide est obligatoire (800 pesos que je n’ai pas sur moi), contrairement à ce qu’on m’avait affirmé la veille. Rageant. Direction l’alternative, fermée elle aussi (« Private property »), tentative de contournement dans le noir peu concluante, retour prudent par un sentier forestier improvisé, frontale à l’appui obligatoire, noir total. Petite sieste de rattrapage.

Sur la route des Hanging Coffins, je me fais arrêter gentiment dans un petit parc pour répondre à un sondage sur l’avis des touristes concernant la région ; j’accepte, dix minutes d’échange, et en remerciement on m’offre un t-shirt — un souvenir gratuit, pas mal du tout. Je rencontre au passage un duo de Français, chanteur et danseur, et après un bref échange, je reprends la route.

Direction ensuite les fameux Hanging Coffins — cercueils suspendus à la roche selon une tradition locale qui refuse l’enterrement, croyant en une vie après la mort incompatible avec l’idée de suffoquer sous terre. Nouveau guide obligatoire pour y accéder ; par chance, je recroise sur place un Français déjà aperçu à Tagaytay quelques jours plus tôt, et on partage les frais du guide (300 pesos) — visite un peu récitée mais instructive : cimetière, cercueils empilés dans une faille rocheuse, puis les Hanging Coffins eux-mêmes, saisissants. Fin de la visite prévue, mais la guide propose de continuer pour 400 pesos supplémentaires — puisqu’on est déjà là, autant en profiter. Elle enchaîne avec une rivière souterraine traversant une grotte noire, débouchant sur la cascade déjà visitée la veille — j’aurais peut-être pu y accéder seul depuis le début.

De retour au village, repas avec mon compagnon du jour : un énorme pancit à partager, ces nouilles sautées aux légumes et au poulet qu’on retrouve sur toutes les tables philippines, du banquet de fête au en-cas de rue. C’est là qu’on retombe justement sur le duo danseur-chanteur croisé le matin même : je les mets en contact, dans l’idée qu’ils partagent un guide ensemble pour une excursion prévue le lendemain. Café puis quelques bières avec mon compagnon avant de rentrer, plutôt satisfait de cette journée finalement bien remplie.

Jour 18

Retour tranquille à Banaue

Matinée à attendre l’ouverture du guichet de bus, café en compagnie du Français rencontré la veille avant qu’il ne reparte explorer les grottes avec les deux autres. Trois heures de trajet retour vers Banaue, nouvelle chambre avec meilleur wifi, lessive, discussion avec deux Québécoises et rattrapage du journal de bord. Journée sans histoire.

Jour 19

Batad et la cascade de Tappiya

Tricycle bruyant (1000 pesos) jusqu’à Saddle Point, le point où la route s’arrête net — aucune piste carrossable ne descend jusqu’à Batad, tricycles et jeepneys s’arrêtent tous ici, contraignant chacun à finir le trajet à pied. À une bifurcation, je m’engage sur le chemin le plus étroit, moins fréquenté, et débouche sur un premier viewpoint qui dévoile la scène d’un coup, à couper le souffle : Batad occupe le fond d’une véritable cuvette, cerné de toutes parts par des rizières en terrasses qui plongent en cascade vers le village niché tout en bas — un amphithéâtre végétal, littéralement, puisque c’est le nom que lui donnent les locaux eux-mêmes. Paysage radicalement différent de Banaue, moins boisé, plus vertigineux. Je continue sur des sentiers tout aussi étroits jusqu’à un second viewpoint, plus haut encore, pour une vue plus impressionnante que la précédente.

Départ ensuite vers les chutes de Tappiya, par un escalier de pierre qui descend sans fin, passant à hauteur du village sans encore le traverser. Un premier point de vue sur la cascade, puis je me rapproche encore : un rideau d’eau glacée tombant d’une bonne soixantaine de mètres, encore préservé, avec seulement une poignée de locaux et de touristes sur place.

La remontée, prévue pour deux heures selon l’application, se révèle nettement plus fatigante que la descente. Vingt bonnes minutes suffisent pour retrouver le niveau du village, que je traverse cette fois pour de bon — ruelles étroites, ni route ni scooter en vue —, avant d’attaquer la dernière portion de montée jusqu’au parking, le dénivelé cumulé de la journée se faisant sérieusement sentir sous la chaleur. Retour à Banaue en tricycle, achat du billet de bus de nuit pour Manille (départ 19h, arrivée prévue vers 5h du matin), petite pizza congelée pour changer du riz. Endormissement précoce, encore habillé.

Quelque part à Banaue
Jour 20

Dernière matinée à Banaue, cap sur Manille

Dernière matinée à Banaue avant le grand saut vers Manille : chambre réservée en avance pour ne pas perdre de temps, café en terrasse à tuer les heures avant le bus du soir. Un vieux missionnaire vient engager la conversation, plein d’entrain — discours sur le paradis, l’enfer, et l’importance d’accepter Jésus, avec au passage quelques mots peu tendres pour certaines traditions locales, pourtant partagées par des Philippins tout aussi chrétiens que lui. Échange sincère malgré tout, qui occupe une bonne partie de la matinée. Dans le bus du soir, je recroise l’Espagnole tatoueuse rencontrée quelques jours plus tôt à Sagada — elle a fini par rencontrer la plus vieille tatoueuse du monde, mais l’expérience s’est révélée décevante, bien trop touristique pour permettre un vrai échange.

Jour 21

Manille, entre marché d’expatriés et rencontres discrètes

Arrivée à Manille aux aurores, assaut de taxis immédiatement écarté au profit du métro (pas vraiment souterrain, mais pas mal du tout : 20 pesos les premiers arrêts, puis un changement de ligne pour 20 pesos de plus) — sur le chemin, énormément de gens dorment à même le sol ou sur des cartons. Chambre pas encore prête à l’hôtel, je pars explorer un marché prisé des expatriés (lasagnes, fromages, produits introuvables ailleurs dans le pays) puis un parc où une vieille dame tatouée, en bermuda et chaussettes rayées, fait ses adieux à un arbre par un câlin avant de repartir à vélo — scène touchante . Un peu plus tard, une jeune fille timide engage la conversation, voix si douce que je peine à l’entendre ; faute de batterie pour échanger nos réseaux, je griffonne mes coordonnées sur une serviette en papier trouvée dans son sac. Nos chemins se séparent sans que j’aie retenu son prénom.

En rentrant, arrêt café dans un bar du quartier — 100 pesos la tasse, contre 25 à Banaue, de quoi halluciner sur l’écart de prix entre régions. Détail amusant : interdiction totale de fumer en terrasse, mais parfaitement légal à l’intérieur — l’inverse exact de ce à quoi on s’attendrait ailleurs. Les serveurs eux-mêmes, en train de siroter un thé glacé, finissent par se prendre une bière vers 9h du matin, sans que personne n’y trouve à redire. Retour à l’hôtel pour un autre café et quelques recherches sur les perles, avant de récupérer enfin ma chambre vers midi —il y a encore des chambres fumeurs ici malgré la sévérité affichée ailleurs dans le pays, simple mais avec un vrai lit et une salle de bain.

Les fameux jeepneys

L’après-midi, je pars en quête d’un cadeau pour quelqu’un de spécial. Les perles s’imposent vite comme évidence — un peu LE souvenir du pays, avec une mention spéciale pour les perles dorées de Palawan, réputées parmi les plus belles au monde. Direction SM Megamall où les prix s’annoncent hors de portée (jusqu’à 5000 pesos pour du south sea), puis Greenhills Mall, célèbre pour ses contrefaçons et ses perles à prix cassés, mais de qualité clairement inférieure. Retour à l’hôtel sans avoir acheté quoi que ce soit. Le soir, la ville change de visage : propositions de Viagra à répétition, un bar affichant sans complexe « combat de boxe de nains, combat à l’huile » — franchement dérangeant. Repas de dépannage au 7-Eleven, puis une femme insistante propose un massage puis une fille pour la nuit sur le chemin du retour à l’hôtel — refus poli mais ferme, échange resté malgré tout cordial.

Jour 22

Dernier jour, un cadeau

Retour à Greenhills pour la chasse aux perles : négociation serrée avec une vendeuse, de 3000 pesos annoncés à 1700 pesos obtenus pour un pendentif en perle dorée south sea — sans certitude totale de ne pas m’être fait un peu avoir, mais le rendu semble correct. Un joli souvenir pour cette personne spéciale.

Greenhills Mall

Après une tentative de piscine contrariée par le temps maussade, dernier repas dans un bar cubain — le plus cher du séjour (700 pesos pour deux bières et un sandwich-frites), mais copieux. Nouvelles sollicitations déclinées en soirée, dont une qui me lance un cinglant « I hate you » en représailles, plutôt comique avec le recul. Direction Dubaï dès le lendemain.

Bilan

Trois semaines denses, entre nature spectaculaire (le Taal, les rizières de Banaue et Batad, les Hanging Coffins de Sagada) et une traversée nécessaire de la réalité plus crue du tourisme aux Philippines — la prostitution omniprésente à Angeles et Manille, en contraste total avec la gentillesse désarmante croisée partout ailleurs : le propriétaire d’auberge journaliste, les jeunes de chez Jollibee refusant de me laisser rentrer seul. Une frustration récurrente, en revanche, du côté des endroits les plus touristiques comme Sagada : ces guides quasi systématiquement imposés, y compris pour des sentiers qui ne le justifient pas franchement — plus une formalité tarifée qu’une réelle nécessité, et un vrai frein à l’envie de simplement marcher seul de temps en temps. Ce périple avait aussi ceci de particulier que je le vivais la tête pas totalement disponible, préoccupé par autre chose que le voyage lui-même — et avec le recul, je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure façon de profiter pleinement de ce qui se passe sous ses yeux.